Oct. 4, 2020

"L'image de la modestie serait l'absence d'image" - Emmanuelle Hutin de Maintenant

"L'image de la modestie serait l'absence d'image" - Emmanuelle Hutin de Maintenant

Sa vision de la modestie, ses 15 années chez Chanel, son livre, ses inspirations artistiques...
Conversation passionnante avec Emmanuelle Hutin de Maintenant, directrice artistique, auteure et grande passionnée d'art


SA VISION DE LA MODESTIE ET DE LA MODEST FASHION

j'ai envie d'élargir la modest fashion à toutes les créations qui viennent à un moment questionner le rôle des vêtements, de la création, de la créativité. Questionner également la façon dont un vêtement est produit et distribué, la façon dont un consommateur de mode va être traité.  C'est vraiment toute l'écologie du vêtement, de sa création, à la façon dont il est porté après par un être humain. 

J'aurais tendance à rapprocher la modestie d'un certain minimalisme épuré où finalement, ce qui compte, c'est la personnalité de la personne qui le porte où le vêtement est en arrière plan. Avec cette idée du vêtement qui reste en arrière plan, on peut aussi intégrer une mode qui laisse toute la place à la créativité, à quelque chose de plus fort et plus brillant.

SES ETUDES

Je n'ai pas du tout étudié la mode. J'ai fait un magistère de gestion à Dauphine, qui était un cursus business relativement traditionnel. Pendant ces trois années de magistère, le seul cours qui m'ait intéressé était l'histoire de l'art. J'ai développé la partie plus artistique et créative plutôt au cours de ma carrière.

SES DÉBUTS CHEZ CHANEL

Je suis rentrée chez Chanel en stage de fin d'études et j'en suis partie à peu près 15 ans après. Donc ça a été une longue longue carrière chez Chanel. Quand je suis rentrée j’étais extrêmement jeune, je n’avais que 23 ans. Je travaillais en boutique, j'étais attachée à la direction de l’une des plus grandes boutiques de Paris. Ça a été des années assez fondatrices dans mon observation du rapport des femmes à la mode, aux vêtements, à l'achat, à leurs envies, à leur corps et à leur image. Je me suis vraiment imprégnée de ces milliers de femmes que j'ai côtoyées au quotidien dans ce rapport si complexe qu'on peut avoir à la mode.  Je suis restée en boutique à peu près trois ans. Je suis ensuite allée au siège où j’ai exercé deux métiers autour du retail et de la communication.   

SES 5 DERNIÈRES ANNÉES CHEZ CHANEL

Le dernier poste que j'ai occupé chez Chanel, était un poste que j'avais proposé de créer qui avait pour sujet de fond le style. Ces cinq années m'ont permis de revenir au cœur de ce qu'était la marque et à la personnalité de Gabrielle Chanel. C’était un sujet qui m'a permis d'approfondir de manière extrêmement poussée le rôle de la mode dans la vie des femmes et toute cette notion de confiance en soi, de style personnel et la façon dont on peut décrypter une silhouette. Je me suis vraiment plongée dans toute cette théorie de la mode et de la création du style pour après le décliner sous différents formats (évènements, formations…) et pouvoir en parler. 

ENSEIGNEMENTS TIRÉS DE CES 15 ANNÉES CHEZ CHANEL

Ça a été 15 ans de cheminement personnel qui m’ont permis de construire mon rapport à la mode, retrouver mon style pour comprendre quelle mode j'avais envie de porter, ce que j'avais envie de montrer de ma personnalité et à quel point la mode pouvait être un plaisir et non plus une contrainte. J’ai pu m'approprier ma façon de vivre la mode et développer une certaine singularité qui a également rejailli dans ma façon de vivre. 

SA VIE APRES CHANEL

Je n'ai pas de métier à proprement parler. J'ai plusieurs activités qui se répondent l'une à l'autre, où la question du sens, de la création, et du beau sont au centre. 

SON LIVRE

L'idée du livre est venue par un goût pour l'écrit que j'avais retrouvé dans mes dernières années chez Chanel. J'avais envie de revenir à cette forme de création qu'est l'écriture et j'avais aussi un besoin très fort de raconter mon parcours de vie, comment les 15 dernières années m'avaient amenées à me questionner sur le sens de ma vie, sur le sens de ma façon d'appréhender mes projets professionnels et sur mes relations avec les autres. 

J'avais envie d'écrire sur un apprentissage qui a été déterminant dans ma vie : la maladie de mon fils. Au moment où la maladie s'est déclarée, j'ai compris à quel point les épreuves étaient une chance pour se construire de manière profonde, authentique et à quel point mon fils, qui est complètement sorti de toutes les cases et les normes, a donné une espèce d'appel d'air à ma vie. Cela m'a complètement libéré de toutes les injonctions qui étaient liées à la maternité et la féminité qui m'avaient en fait empoisonné la vie jusqu’à ce que je me mette face à toutes ces injonctions et me permette de m'en libérer. Ce livre raconte cette trajectoire de vie, comment on peut accueillir les épreuves et revenir à l'essentiel. 

SON ACTIVITÉ DE DIRECTION ARTISTIQUE

Avec cette volonté de créer du sens à nouveau, je me suis associée avec le photographe Jérémie Bouillon, avec lequel j’ai déjà réalisé plusieurs films et shootings photo.

On a eu envie d'offrir aux marques la possibilité de créer des images qui iraient un peu à contre-courant avec ce qui se fait aujourd'hui où avec les réseaux sociaux, les marques sont en permanence saturées d’images.

On propose des projets à taille humaine où on laisse le temps à la réflexion et où on se donne le temps de réfléchir au sens des images qu'on va créer. On se rend compte aujourd'hui que l'enjeu n'est pas de créer des images mais de créer une image qui va à un moment avoir de la valeur. On est aussi dans cette approche modeste de la production d'images. On revient à la raison d'être de l'image, à la façon de les produire et à leur dimension éthique.

JW ANDERSON

C’est une marque dont la modestie n’est pas évidente au premier abord, parce qu'on est quand même dans des créations qui sont très fortes, presque bruyantes parfois. Mais en fait, j'aime bien l'idée qu'il puisse y avoir de la modestie dans des créations qui soient très fortes. Et j'aime beaucoup la façon dont il donne de l'importance à chaque vêtement. Il a une manière de déconstruire une pièce comme s’il revenait au sens de la pièce. Il va y avoir des proportions qui vont être incroyables au niveau des cols ou au niveau des manches. La façon dont il se joue de la construction d'une pièce invite à repenser le sens du vêtement et à se questionner sur l'usage de ce vêtement. 

DETOUJOURS

C'est une marque qui vend des produits qui ont toujours existé. En fait, c'est tous ces produits qui sont très liés à une culture, à un pays ou à un usage. On est dans quelque chose de très, très simple puisqu'on est en général dans un vêtement utilitaire, mais qui a traversé les époques et qui touche à l'essentiel. 

GIACOMETTI

C'est un artiste dont je suis absolument fan qui, à la fois en tant que peintre et sculpteur, touche pour moi l'essentiel de l'être humain avec des figures extrêmement épurées. C'est comme s’il captait la fragilité de chaque personne et comme si tout ce qui était extérieur, toutes les apparences étaient dépouillées pour arriver à ce qui est à la fois la force et la fragilité des êtres vivants.

 

GIUSEPPE PENONE

C’est un artiste de l'Arte Povera qui est très en lien avec la nature, la question de l'empreinte, et l'utilisation de matériaux simples. Il va sublimer par son acte créatif toute une sensibilité autour de l'être humain et de la nature.  Il y a cette notion de la main, de l'empreinte, de la trace. Donc encore une fois, on revient à des choses très, très essentielles, très authentiques, et très ancrées dans la vie. 

VALIE EXPORT

 Valie Export est une photographe autrichienne. J’apprécie notamment le travail qu'elle a fait dans les années 70. Elle se met en scène dans une architecture urbaine avec son corps qui épouse les formes de l'architecture (ça peut être l'angle d'un immeuble, le bord d'un trottoir…) avec tout un discours politique derrière.

Son travail me touche dans le sens de la modestie car il y a vraiment une économie de moyens. Ce sont des photos qui sont très simples, où elle met en scène son propre corps. En fait, la façon dont elle va se mettre en scène va porter tout son discours et ses idées. J'aime beaucoup cette idée où un corps, une ville permet d'avoir tout un discours extrêmement puissant.

NICOLAS DAUBANES AU PALAIS DE TOKYO

C’est un artiste qui travaille avec la limaille de fer. Il a fait une œuvre avec une plaque de métal sur laquelle une toile est posée. Sur cette toile apparaît un motif avec la limaille de fer aimantée par la plaque qui est derrière où le motif est gravé. J'aime bien l’idée de cette matière première qui est très peu noble, assez peu utilisée en fait dans une création artistique, et qui apporte au final, un résultat plastique extrêmement sophistiqué. Il y a un vrai raffinement de la façon dont la limaille de fer vient se poser sur la toile.

LE REVEUR DE LA FORÊT AU MUSEE ZADKINE

J'ai adoré l’exposition “Le rêveur de la forêt” au musée Zadkine. Elle présentait différents artistes autour du thème de la forêt et de la nature. Il y avait des artistes qui utilisaient comme matière première des matières naturelles et qui créaient des liens entre l'inspiration de la nature et l'être humain et toute cette dépendance entre l'être humain et la nature. 

BILLIE ZANGEWA A LA GALERIE TEMPLON

C’est une artiste qui vient du Malawi, et qui utilise des chutes de tissus de soie pour créer des sortes de tapisseries ultra contemporaines qui mettent en scène les femmes dans leurs activités du quotidien, un peu comme des héroïnes du quotidien.

C’est un support qui est extrêmement simple - des chutes de tissu - avec un geste ancestral qui est vraiment lié à l'activité des femmes avec l'idée de la broderie et en même temps, avec un résultat qui est extrêmement contemporain et extrêmement fin. Son travail fait vraiment bouger les lignes et mène toute la sphère intime qui est plutôt réservée aux femmes vers un plus grand public et vers un point de vue très puissant.